Requiem For A Dream

Etats-Unis - 2000. Réalisation : Darren Aronofsky
Acteurs principaux : Jared Leto, Jennifer Connelly, Ellen Burstyn.

Darren Aronofsky est un cinéaste énigmatique : réalisateur d'un seul film pour certains ou auteur génial pour d'autres, il soulève beaucoup d'interrogations. Il est issu d'une famille juive traditionnelle, mais il n'en subit pas l'influence et se tourne vite vers le cinéma. Il n'est à l'origine que de trois films dont deux seuls ont été remarqués : "Pi" réalisé en 1998 et "Requiem for a dream" en 2000. C'est de ce dernier que nous décidé de vous parler.

Primé au festival indépendant de Sundance, Requiem for a dream est l'adaptation d'un livre du romancier américain Hubert Selby Jr. Il raconte la plongée d'un jeune paumé et de sa mère dans la drogue. En gros, le scénario peut se résumer ainsi : une femme vit seule avec pour espoir obsessionnel d'être invitée sur le plateau de son émission de télé préférée. Elle suit alors un régime à base de cachets douteux pour enfin entrer dans la robe qu'elle aime tant et qui symbolise un passé révolu. Son fils est dépendant à la drogue sous toutes ses formes. Avec sa petite amie et son copain de toujours, ils décident de dealer à grande échelle pour se défoncer sans limites. Ces quatre personnages vont progressivement sombrer dans la déchéance la plus horrible à la suite d'une lente et douloureuse chute.


A la lecture de ce résumé, on pourrait s'attendre à un nième film sur la drogue, et bien non, à la différence de films comme Trainspotting, Requiem for a dream est un véritable film choc qui mérite d'être vu plusieurs fois pour en saisir l'intensité dramatique et la critique sociale. Son originalité est qu'il aborde la question de toutes les drogues : bien sûr les drogues en tant que substances, mais celles que le système ne qualifie pas ainsi mais qui en sont de véritables comme la télé. Sur la télé justement, ce film en réalise une critique magistrale en tant que drogue institutionnalisée qui permet à ceux qui ne se shootent pas directement de fuir une vie médiocre en vivant par substitution. Sur cette base, Aronofsky va mettre en parallèle deux déchéances : le fils, dont on pense qu'il est le seul toxico avec ses potes. A force de vouloir toujours plus de shooter, ils vont tomber dans les pires humiliations : le fils sera amputé d'un bras gangrené par la drogue, la copine se prostitue dans d'horribles partouzes et le pote finit en taule. Mais le film ne s'arrête pas là puisque l'accoutumance décrite comme la plus horrible et qui est source pour le spectateur du plus fort traumatisme est celle de la mère. A cause de la dépendance causée par son régime, elle va finir dans un asile de fou, obsédée par son émission, subissant des traitements horribles.

La lecture de ces lignes n'est pas réjouissante mais l'intensité de cette lecture n'est RIEN à côté de l'ambiance insufflée. En toute honnêteté, il est totalement impossible de ressortir neutre de la vision de ce film, on ne qu'être traumatisé par certaines scènes, images ou paroles. Grâce à un montage novateur, l'intensité grimpe tout au long du film, crescendo. L'élément clé qui transcende le film est la BO. Composée par un musicien techno réputé, déjà auteur de la BO de Pi, se créée une ambiance démentielle entre classique et électro. C'est une musique en boucle, proche d'une incantation, presque obsédante et oppressante.


Considéré par certains comme le nouveau David Linch (Mulholand drive, Lost highway, Twin peaks…), Aronofsky ne fait pas seulement un film génial sur la drogue mais réalise, et c'est peut-être l'objet principal de son film, une forte critique de la société de consommation qui ne fournit aucun projet, envie ou racines.
Ce réalisateur fait aussi passer une critique de la considération que peut avoir la société de ses anciens, à travers un monologue dont l'intensité résume parfaitement la trame du film. Ces phrases sont celles de la mère qui vient d'apprendre qu'elle va passer à la télé et qui est déjà accro aux pilules du médecin :"Je suis devenue quelqu'un maintenant, tout le monde m'aime. Bientôt, des millions de personnes me verront et tous ces gens la m'aimeront. […] Ca me donne une raison de me lever le matin. Ca me donne une raison de maigrir. Pour rentrer dans ma robe rouge. Ca me donne une raison de sourire. Et puis ça fait des lendemains pleins d'espoir. Qu'est-ce qui me reste Harry [le fils] ? Pourquoi est-ce que je devrais faire mon lit ? faire la vaisselle ? Je le fais de mon mieux, mais pourquoi je le fais ? J'suis seule. Ton père est parti [décédé dans le film], toi aussi t'es parti. J'ai personne de qui m'occuper. Qu'est-ce qui me reste Harry ? Ah, je me sens seule… J'suis vieille. J'adore penser à ma robe rouge. J'adore penser à la télévision, à toi, à ton père. Quand je prends le soleil dehors, je souris maintenant". Relisez ces lignes, réalisez la situation pour en arriver à affirmer cela et dites-vous que de le voir joué vous remue terriblement.


En mettant en parallèle ces vies, Aronofsky fait partager au spectateur les soucis de ses personnages, ni misérabiliste, ni moralisateur, juste critique. Il montre ainsi qu'il n'y a pas autant de différence entre drogues dures et télé-poubelle. Ce film est une oeuvre traumatisante qui dépeint des personnes détruites par leurs propres rêves. Le pire réside dans la construction du film qui est une monté douce suivi de moments déstabilisants pour finir sur un vrai choc. Après la fin du film, on ne peut rester de glace. Il y a forcément un temps d'adaptation, pour accuser le contrecoup, comme un réveil avec une gueule de bois. Tous ces mots ne seront jamais assez forts pour qualifier l'intensité et l'intérêt de ce film, alors une seule chose : louez-le, téléchargez-le, faites ce que vous voulez mais REGARDEZ-LE ! Et après une seule question : comment peut-on tomber dans le piège de la drogue ?! Quoiqu'il en soit, sur Aronofsky, coup de génie isolé ou essai bientôt transformé ? L'avenir nous le dira mais encore faut-il qu'il se décide à sortir un nouveau film…